Danemark : une loi d'urgence relègue les data centers en bas de la file d'attente électrique
Face à une file d'attente de raccordement qui atteint 60 GW pour une consommation de pointe de seulement 7 GW, le Danemark prépare une loi d'urgence qui classe les data centers en dernière priorité d'accès au réseau électrique. Le mécanisme remplace le principe du "premier arrivé, premier servi" par quatre catégories fondées sur l'utilité sociale et la compatibilité avec le réseau. Cette approche s'oppose frontalement à celle du Royaume-Uni, qui priorise au contraire les data centers pour capter les investissements liés à l'IA. En France, RTE prépare une réforme voisine ("premier prêt, premier servi"), sans toutefois cibler spécifiquement les centres de données.
L'ampleur du déséquilibre donne la mesure du problème : selon Energinet, le gestionnaire du réseau de transport danois, les projets en attente de raccordement totalisent près de 60 gigawatts, soit presque dix fois la consommation électrique de pointe du pays, plafonnée à environ 7 GW. Les data centers représentent à eux seuls près du quart de cette file, soit environ 15 GW de demandes, portées par la vague d'investissements des hyperscalers dans l'infrastructure IA. Face à cette saturation, Energinet avait déjà suspendu en mars 2026 l'ensemble des nouveaux raccordements de gros consommateurs, le temps de trouver une solution structurelle.
Quatre catégories, une hiérarchie assumée
Le ministère danois du Climat, de l'Énergie et de l'Approvisionnement (Klima-, Energi- og Forsyningsministeriet) a mis en consultation publique, jusqu'au 28 juillet 2026, un projet de loi modifiant la loi sur la fourniture d'électricité et la loi sur les énergies renouvelables. Le texte instaure quatre catégories de priorité pour l'accès au réseau : en tête, les besoins protégés et les fonctions sociétales critiques (ménages, hôpitaux, petites entreprises) ; puis l'électrification directe, les énergies renouvelables, la capture de CO2, l'hydrogène et le Power-to-X ; puis le stockage d'énergie et les projets de stabilisation du système ; et enfin, en dernière position, les gros consommateurs d'électricité comme les data centers. Au sein des catégories 2 à 4, les projets sont en outre départagés par leur "compatibilité réseau" (grid-friendliness) : la capacité à moduler sa consommation en fonction des contraintes du réseau devient un critère de classement à part entière.
Notre réseau électrique est sous pression, et cela menace de faire dérailler notre transition verte.
C'est ainsi que la ministre Samira Nawa a justifié la nécessité d'une loi d'urgence plutôt que d'attendre une réforme réglementaire ordinaire. Le projet a reçu un large soutien parlementaire dès juin 2026, plusieurs partis de la majorité comme de l'opposition (Socialdémocrates, SF, Enhedslisten) ayant publiquement opposé les besoins des ménages danois à ceux de "data centers étrangers très énergivores", selon les mots du député Jesper Petersen. Le calendrier vise une entrée en vigueur avant le prochain cycle d'attribution de capacités d'Energinet, prévu à l'automne 2026.
Cette réforme législative vient consolider un chantier déjà entamé par Energinet lui-même : depuis le 1er février 2026, le gestionnaire de réseau a abandonné le principe du "premier arrivé, premier servi" au profit d'une évaluation collective par "lots" de projets, jugés sur leur maturité (sécurisation foncière, garanties financières, commandes d'équipements déjà passées) plutôt que sur la date de dépôt du dossier. "Il n'est plus responsable de traiter des projets très importants individuellement et isolément quand la demande dépasse à ce point la capacité disponible", a résumé Kim Willerslev Jakobsen, directeur chez Energinet, pour justifier ce changement de méthode.
Un contre-pied assumé face au Royaume-Uni, un écho en France
La position danoise tranche avec celle adoptée par le Royaume-Uni, qui a choisi la direction inverse en accélérant au contraire le raccordement des data centers pour attirer les investissements liés à l'intelligence artificielle. Cet écart illustre une fracture naissante en Europe sur la manière d'arbitrer entre attractivité économique et priorité donnée à l'électrification industrielle et aux ménages. Des dirigeants du secteur, comme Alistair Speirs chez Microsoft, ont d'ailleurs averti que les capacités de calcul IA pourraient se redéployer vers des pays plus accommodants si l'accès au réseau nordique restait durablement contraint.
En France, RTE explore une piste voisine sans aller jusqu'à cibler nommément les data centers : le gestionnaire du réseau de transport français annonce le remplacement, d'ici la fin de l'année 2026, du principe du "premier arrivé, premier servi" par celui du "premier prêt, premier servi", apprécié sur des critères de maturité comparables à ceux retenus par Energinet. Une bascule rendue urgente par l'ampleur de la demande hexagonale : RTE avait déjà réservé, en mai 2026, près de 18 GW de capacité pour une centaine de projets, sur un total de 28,6 GW de demandes cumulées, avec des délais de raccordement annoncés entre deux et sept ans. Le cas danois, plus radical dans sa hiérarchisation explicite, pourrait ainsi préfigurer les arbitrages à venir dans d'autres pays européens confrontés à la même tension entre boom de la demande électrique liée à l'IA et impératif de décarbonation.
Rédaction AtmoGreen Studio
Synthèse rédigée à partir des sources primaires citées ci-dessous — communiqués officiels, études et dépôts réglementaires plutôt que la reformulation d'une dépêche.