Gaz naturel : la ruée des data centers IA vers les centrales fossiles fait planer un risque de prix... jusqu'en Europe
Amazon, Google, Meta ou Microsoft misent de plus en plus sur des centrales à gaz naturel pour alimenter leurs data centers IA aux États-Unis, faute de pouvoir se raccorder assez vite au réseau électrique classique. Mais selon la société d'analyse Noreva, cette ruée pourrait faire tripler les prix du gaz dans certains hubs américains, au-delà de 10 dollars le million de BTU contre 2 à 4,50 dollars aujourd'hui. L'enjeu dépasse les frontières américaines : les États-Unis fournissent déjà près de la moitié des importations de GNL de l'Union européenne, une ressource désormais disputée par la demande électrique des hyperscalers, au moment même où le continent doit se sevrer du gaz russe d'ici fin 2027.
Face à des files d'attente de raccordement électrique qui s'étirent parfois sur plusieurs années, les géants du cloud américains ont trouvé une parade : construire ou faire construire leurs propres centrales à gaz naturel, directement sur site ou à proximité de leurs data centers dédiés à l'intelligence artificielle. Le mouvement est massif — environ 101 gigawatts de capacité de production au gaz sur site ont déjà été annoncés par des développeurs de data centers aux États-Unis, selon les données citées par le secteur, de quoi contourner les goulets d'étranglement des réseaux électriques régionaux et sécuriser une puissance disponible en continu, jour et nuit, que l'éolien ou le solaire ne peuvent pas garantir seuls à ce rythme de déploiement.
Une pénurie que les marchés n'ont pas anticipée
C'est précisément ce pari qui inquiète Noreva, une société d'analyse des marchés de l'énergie (ex-Karbone Research) qui a lancé cette année une couverture prévisionnelle dédiée au gaz naturel américain. Selon son PDG Peter Gardett, la combinaison d'une croissance ralentie de l'offre, d'exportations de gaz naturel liquéfié (GNL) en forte hausse et d'une demande électrique nouvelle venue des data centers IA pourrait faire grimper les prix bien au-delà des niveaux actuels. Aujourd'hui, le gaz se négocie entre 2 et 4,50 dollars le million de BTU selon les zones américaines, le Henry Hub de Louisiane — référence du marché — évoluant autour de 3 dollars. Noreva anticipe que certains hubs régionaux pourraient dépasser les 10 dollars le million de BTU dans les années à venir, soit potentiellement plus du triple.
Le calcul, selon Gardett, n'a rien d'exotique : « Il suffit d'une arithmétique simple pour arriver à un marché du gaz beaucoup plus tendu qu'il ne l'était il y a encore quelques années. » Ce qui frappe surtout les investisseurs qu'il a interrogés, c'est la manière dont certains hyperscalers acceptent d'endosser ce risque de prix dans leurs contrats d'achat d'électricité — un comportement inhabituel pour des acheteurs de cette taille, habituellement très prudents sur ce type d'exposition.
Tout le monde sur les marchés de l'énergie s'est laissé bercer par l'idée que les prix du gaz ne pouvaient pas monter. — Peter Gardett, PDG de Noreva
Une ressource déjà disputée par l'Europe
Cette tension américaine n'est pas sans conséquence de ce côté-ci de l'Atlantique. Les États-Unis ont exporté environ 7 milliards de pieds cubes de gaz par jour vers l'Union européenne en 2025, soit près de la moitié des importations de GNL du continent — une part appelée à croître encore avec l'engagement pris par l'UE d'acheter 750 milliards de dollars d'énergie américaine dans le cadre de l'accord commercial conclu avec Washington. Or cette même infrastructure gazière américaine doit désormais satisfaire à la fois les cargaisons destinées à l'export vers l'Europe et l'appétit croissant des data centers IA sur le marché intérieur : combinées, ces deux sources de demande pourraient dépasser 20 milliards de pieds cubes par jour, selon une analyse du cabinet SLR Consulting.
Le calendrier ajoute à la pression : l'Union européenne s'est engagée dans un désengagement progressif du gaz russe, avec une interdiction totale prévue fin 2027, ce qui renforce mécaniquement sa dépendance aux cargaisons américaines au moment même où celles-ci se retrouvent disputées par les hyperscalers. Le marché du GNL reste par ailleurs structurellement fragile face aux chocs géopolitiques : des perturbations récentes au Moyen-Orient avaient temporairement retiré environ 20 % de l'offre mondiale de GNL du marché, un rappel que les prix du gaz se transmettent vite d'un continent à l'autre lorsque l'offre se resserre.
À cela s'ajoute un renchérissement du matériel lui-même : les prix des turbines à gaz, qui représentent jusqu'à 30 % du coût d'une nouvelle centrale, auraient bondi de 195 % par rapport à 2019 d'ici la fin de l'année, sous l'effet conjugué de la demande américaine et des délais de fabrication qui s'allongent partout dans le monde. De quoi renchérir aussi bien les futurs projets gaziers américains que les centrales de secours que plusieurs opérateurs de data centers européens envisagent pour sécuriser leur propre approvisionnement.
Pour un lecteur français ou européen, l'épisode illustre un phénomène plus large que le seul marché américain : la ruée mondiale vers les infrastructures IA fait désormais concurrence, sur les mêmes marchés physiques de l'énergie, aux besoins domestiques du continent en pleine sortie du gaz russe. Reste à savoir si cette tension se traduira par une hausse tangible des factures énergétiques en Europe, ou si la diversification des sources d'approvisionnement — GNL qatari, norvégien, ou l'accélération des renouvelables — parviendra à l'amortir avant que le scénario de Noreva ne se matérialise.
Rédaction AtmoGreen Studio
Synthèse rédigée à partir des sources primaires citées ci-dessous — communiqués officiels, études et dépôts réglementaires plutôt que la reformulation d'une dépêche.