Nucléaire à La Hague : quand les riverains co-construisent la surveillance de la radioactivité
Entre 2018 et 2024, l'IRSN, devenu l'ASNR, a mené autour de l'usine Orano de La Hague une campagne de prélèvements alimentaires conçue avec les commissions locales d'information, les exploitants et des producteurs du Cotentin. Les riverains ont aidé à choisir quoi prélever et où, en fonction de leurs habitudes de consommation. Les mesures détectent du tritium et du carbone 14 au-dessus du bruit de fond, dans une fourchette d'une à cinq fois ce niveau. La dose reçue par les consommateurs reste donc très faible. Cette méthode pourrait servir de modèle pour les autres sites nucléaires français.
En France, la surveillance de la radioactivité autour d'une installation nucléaire repose sur deux acteurs. L'exploitant réalise ses propres mesures, imposées par la réglementation. L'Autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection (ASNR) les contrôle et conduit ses propres campagnes. Ces deux dispositifs couvrent l'air, l'eau, les sols et la chaîne alimentaire. Mais ils se heurtent à une question pratique : les échantillons prélevés correspondent-ils vraiment à ce que mangent les habitants du territoire ? Une campagne participative menée autour de La Hague, dans la Manche, a tenté d'y répondre en associant directement les acteurs locaux au choix des prélèvements.
Un plan de prélèvement construit avec le territoire
De 2018 à 2024, l'Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN) a conduit plusieurs campagnes autour du site Orano de La Hague. L'IRSN a depuis fusionné avec l'Autorité de sûreté nucléaire pour former l'ASNR. Le site retraite des combustibles nucléaires usés et voisine le Centre de stockage de la Manche, géré par l'Andra. Le dispositif a été présenté par Vanessa Durand, cheffe du laboratoire de surveillance de l'environnement par échantillonnage de l'ASNR. Sa particularité tient à la méthode : un groupe de travail a réuni l'autorité, des membres des commissions locales d'information (CLI) de la Manche, des représentants des exploitants et des producteurs agricoles du Cotentin.
Ce groupe a discuté ensemble du plan de prélèvement et des modes de collecte. Il a identifié des maraîchers et des éleveurs locaux, puis choisi les sites en tenant compte des vents dominants. Plusieurs familles de denrées ont été retenues : légumes, fromage, viande, gibier chassé sur place. Des ajoncs, un arbuste typique de la lande normande, ont aussi été prélevés comme bio-indicateurs. Selon l'ASNR, les participants ont contribué activement à la collecte. Ils ont permis d'inclure des productions alimentaires spécifiques et des pratiques d'autoconsommation que le dispositif habituel n'aurait pas couvertes.
Tritium et carbone 14 détectés, à des niveaux faibles
Deux radionucléides ressortent des analyses : le tritium et le carbone 14. Tous deux figurent dans les rejets autorisés de l'usine. Ils ont été mesurés au-dessus du bruit de fond dans plusieurs végétaux et denrées. Les niveaux les plus élevés se trouvent près de l'installation et dans l'axe des vents dominants, puis diminuent avec la distance. Dans les aliments, les concentrations restent comprises entre une et cinq fois le bruit de fond. Selon l'ASNR, la dose reçue par les consommateurs est donc très faible.
Ces résultats complètent la surveillance réglementaire déjà en place. Orano publie chaque année un rapport de surveillance de l'environnement de son site de La Hague, transmis aux CLI. Le laboratoire de radioécologie de Cherbourg-Octeville, rattaché à l'autorité, réalise de son côté environ 550 prélèvements par an dans toute la Normandie. Les mesures de l'ensemble des acteurs sont centralisées dans le Réseau national de mesures de la radioactivité de l'environnement, consultable en ligne. La démarche participative ne remplace pas ce réseau : elle en affine le ciblage.
Un groupe de travail ne représente jamais la totalité des parties prenantes. La transparence est donc essentielle pour que chacun puisse avoir accès au protocole retenu. — Vanessa Durand, ASNR
Une société civile déjà très présente dans le Cotentin
L'expérience s'inscrit dans le cadre de la loi de 2006 relative à la transparence et à la sécurité en matière nucléaire, qui a donné un statut légal aux commissions locales d'information. Le Cotentin compte aussi une association de mesure indépendante, l'ACRO (Association pour le contrôle de la radioactivité dans l'Ouest). Celle-ci organise ses propres prélèvements citoyens, notamment sur le tritium rejeté par l'usine. L'ASNR mène d'autres actions d'ouverture ailleurs en France, comme le suivi des mousses autour de la centrale de Golfech, conduit depuis 1989.
L'intérêt de la méthode dépasse le seul site de La Hague. Associer les riverains au choix des échantillons permet de mieux estimer l'exposition réelle, en particulier pour l'autoconsommation (potager, chasse, élevage familial) qu'un plan standard couvre mal. Cela renforce aussi la confiance dans des résultats souvent contestés localement. L'ASNR souligne toutefois que ce type de démarche doit rester documenté et public, puisqu'aucun groupe de travail ne représente toutes les parties prenantes. Alors que la France prévoit de relancer son parc nucléaire avec de nouveaux réacteurs, ce retour d'expérience offre un modèle concret de surveillance partagée pour les territoires concernés.
Rédaction AtmoGreen Studio
Synthèse rédigée à partir des sources primaires citées ci-dessous — communiqués officiels, études et dépôts réglementaires plutôt que la reformulation d'une dépêche.
Sources primaires
- https://recherche-expertise.asnr.fr/page/surveillance-radiologique-lenvironnement-dialogue-implication-societe-civile
- https://www.acro.eu.org/orano-la-hague-peut-rejeter-840-fois-plus-de-tritium-que-fukushima-venez-prelever-avec-lacro/
- https://cdn.orano.group/orano/docs/default-source/orano-doc/groupe/publications-reference/env-lahague-2022.pdf?sfvrsn=f89a9105_10